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Délirium


Camille Cazé rongeait son frein. Il était persuadé d'avoir vu un OVNI et cette idée le tracassait. "Surtout, n'en parle à personne" - se dit-il en aparté. "Aucune chance qu'on te croit, c'est entendu, mais surtout, tu peux ruiner ta carrière de brillant auteur de romans fantastiques..."

Continuer à glisser sur la surface de ce monde artificiel, comme si de rien n'était. Pas de vague, pas de remous. "On ne doit pas douter de ta santé mentale".

Et pourtant...

Ingénieur de formation, Camille avait fait la prestigieuse École du Bois. Il était en stage dans une grande entreprise nationale, sur le point d'être embauché définitivement, quand il eut l'idée d'écrire une nouvelle fantastique pour amuser ses collègues. Très rapidement, la nouvelle fit le tour de l'entreprise et 2 mois après elle fut publiée dans une revue de diffusion nationale. En neuf mois, le succès était total. A 26 ans, il passait chez PIVOT, puis sa vie ne fut qu'un tourbillon de gloire ponctué d'éclats de génie.

"Voyons, voyons", se dit-il, "qu'ai-je vu exactement?" La fragilité du témoignage humain n'était plus à démontrer. Son ami le commissaire Magret lui avait révélé la stupéfiante inconsistance des témoins visuels. Il allait donc se retrouver dans la position inconfortable de l'illuminé délirant. Il percevait déjà les sourires narquois des animateurs d'émissions télévisées et la condescendance bienveillante des scientifiques de tout bord... Il n'était pas question qu'il fut la risée de ses lecteurs chéris. Il n'en parlerait pas, il en était de plus en plus sûr.

C'est en remontant en voiture qu'il fut surpris par une hallucination: un homme de grande taille, d'âge indéfinissable, astiquait la vitrine d'un magasin, en lui tournant le dos. Un long appendice caudal, velu, remuait lentement en balayant les immondices sur le trottoir, alors que les deux mains de l'individu étaient visibles, haut placées, et tournoyaient en harmonie en décrivant de larges cercles de sens giratoire inversé, parfaitement synchrones.

Pris de panique, CC démarra le moteur et enclencha la première. Trois mètres plus loin, il s'arrêta et coupa le moteur. Il fallait qu'il en eût le coeur net. Lentement, il descendît et fît quelques pas vers la créature. Arrivé en catimini, il posa sa main droite sur l'épaule de l'inconnu. Sa main traversa l'épaule et dérapa sur la vitre encore humide! L'abominable monstre avait disparu et Camille fixait son propre reflet dans la vitre étamée par le soleil couchant.

Ce qu'il y vit le figea d'horreur: le visage efféminé d'un premier communiant dans lequel il reconnut le jeune Camille Cazé devant l'église St Pierre... Ce qui le choquait était la couronne d'épines qui lui entaillait le front et faisait couler de fines gouttelettes de sang sur ses joues diaphanes.

Horrifié, Camille recula et s'assit lourdement sur le capot de sa voiture. Son esprit tournoya et se brouilla. D'un mouvement automatique, machinal, il secouait les épaules en griffant spasmodiquement la peinture laquée de sa superbe limousine. Les tempes dégoulinantes d'une sueur glacée, il fixa avec épouvante sans pouvoir bouger, le museau d'un rongeur, sorti on ne sait d'où qui grignotait son lacet. Pétrifié, il fixa l'animal dans les yeux. Ce dernier délaissa le lacet et attaqua méthodiquement la semelle de sa Camel Trophy en peau de zébulon.

Asphyxié, tétanisé, les yeux exorbités et les pupilles dilatées, Camille Cazé leva le regard et revit l'OVNI. L'énorme barbe-à-papa se posa avec grâce sur le macadam, la tige centrale se rétracta, puis curieusement un reptile s'en dégagea et rampa lentement vers notre héros.

Le serpent rampa majestueusement jusqu'à Camille, calciné de peur. Il s'enroula autour de sa jambe gauche, le fixa dans les yeux. Le regard terrifié de Camille Cazé émut le reptile qui se pencha lentement vers son pied et avala le rat comme un spaghetti. Puis reporta son regard fixe sur le malheureux romancier qui se baissa lentement et caressa la peau veloutée de son destin funeste. Ce dernier se coucha à ses pieds, comme un chien fidèle, enroula sa queue autour des ses jambes flageolantes. Hébété, Cazé se rendit compte qu'il pouvait marcher avec le serpent attaché à ses pas.

- S'il faut mourir maintenant, je suis prêt, dit-il.

Le hurlement sinistre des sirènes lui fit ouvrir les yeux. Camille fixa le regard d'une jeune femme calme, réfléchie qui lui prenait le pouls. Ses chevilles étaient attachées au lit et un gluant ver blanc lui suçait la veine du pli du coude.

Très honnêtement, Camille trouva cela injuste. Il avait arrêté de boire depuis deux jours et deux nuits...

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Dr Evguéni DIMITROV

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23/04/01